La dégradation de l’organisation du travail due à l’intelligence artificielle

La dégradation de l’organisation du travail due à l’intelligence artificielle

 

Sans céder à l’alarmisme le sociologue Juan Sebastian CARBONELL reprend les analyses du sociologue marxiste Harry BRAVERMAN (1920-1976) sur le contrôle de l’organisation du travail pour élaborer l’hypothèse d’un « taylorisme augmenté ».

 

L’IA intensifie les dynamiques de parcellisation du travail, privant les métiers de leur part créative, en faveur de tâches déqualifiées et moins coûteuses, y compris dans les professions intellectuelles et artistiques jusqu’ici épargnées.

 

Plutôt que de formuler des prescriptions « éthiques » ou de régulation qui confortent le développement des technologies et de leur marché, Juan Sebastián CARBONELL recentre la réflexion sur les rapports de pouvoir : « qui décide quelle technologie déployer, et pour quoi faire ? ».

 

Dans son ouvrage présenté dans un article publié par Le Monde, l’auteur ouvre enfin un questionnement technocritique : peut-on s’approprier l’IA à des fins émancipatrices ?

 

Sans le clore, un tel texte a de quoi nourrir le débat politique et syndical.

 

 

Selon l’auteur, l’intelligence artificielle ne constitue pas un simple outil d’assistance.

 

Elle tend à standardiser les tâches, à fragmenter les activités et à réduire les marges de manœuvre des travailleurs, quel que soit leur niveau de qualification.

 

Cette évolution rappelle, selon lui, les principes du taylorisme, fondés sur la division des tâches, le contrôle du temps de travail et la recherche permanente de gains de productivité.

 

 

L’IA favoriserait également un renforcement des dispositifs de surveillance des salariés.

 

Les outils numériques permettent un suivi toujours plus précis de l’activité, en particulier pour les travailleurs des plateformes, grâce au chronométrage des tâches, à l’évaluation des performances et à la collecte de nombreuses données sur le travail réalisé.

 

 

L’auteur développe surtout la notion de « dépossession machinique ».

 

Selon lui, l’intelligence artificielle générative tend à priver certains professionnels de la partie la plus créative de leur métier.

 

Les travailleurs ne sont plus les utilisateurs de l’outil, mais deviennent progressivement de simples superviseurs chargés de contrôler, corriger ou compléter les productions générées par la machine.

 

Cette évolution concerne notamment les journalistes, amenés à relire et corriger des articles rédigés par une IA, ou encore les traducteurs, dont le travail consiste de plus en plus à effectuer de la « post-édition » sur des traductions automatiques.

 

L’auteur estime que cette transformation entraîne une déqualification des métiers, tout en s’accompagnant d’une précarisation des conditions de travail, les tâches de correction étant souvent moins rémunérées que les prestations traditionnelles.

 

 

Face à ces évolutions, Juan Sebastian CARBOBELL plaide pour une réflexion collective sur les conditions de développement de l’intelligence artificielle.

 

Selon lui, les choix technologiques ne sont jamais neutres et doivent faire l’objet d’un débat démocratique afin que l’innovation demeure au service des travailleurs, plutôt que l’inverse.

 

À travers cette analyse, l’auteur invite ainsi à dépasser les promesses de performance associées à l’intelligence artificielle pour s’interroger sur ses effets concrets sur la qualité du travail, l’autonomie des salariés et l’avenir de certaines professions.

 

 

 

« Un taylorisme augmenté. Critique de l’intelligence artificielle »,
de Juan Sebastian CARBONELL, éd. Amsterdam, 192 p., 13 €.