Les ficelles invisibles du management : plongée dans le théâtre social de l’entreprise

Les ficelles invisibles du management : plongée dans le théâtre social de l’entreprise

 

En levant le rideau sur les coulisses du pouvoir en entreprise, un livre, Les Marionnettistes invite chacun — salarié, manageur, dirigeant — à réfléchir à son propre rôle dans ce théâtre social. Quels fils tirons‑nous, volontairement ou non ? Quels scénarios contribuons‑nous à écrire ? Et surtout : quel environnement de travail souhaitons‑nous construire ?

 

Dans les organisations contemporaines, chacun semble tenir son rôle avec assurance. Les manageurs orchestrent, les équipes exécutent, les réunions s’enchaînent dans une chorégraphie parfaitement rodée. Mais derrière cette apparente maîtrise, un autre spectacle se joue : celui des influences discrètes, des mécanismes psychologiques et des stratégies de persuasion qui orientent les comportements. C’est ce monde en clair-obscur que dévoile Les Marionnettistes, le nouvel ouvrage de Virginie Roquelaure et Ludivine Adla, publié aux Éditions EMS dans la collection Questions de société.

 

Quand la psychologie sociale s’invite dans le management

 

Les autrices, toutes deux chercheuses en sciences de gestion, rappellent que le management n’est jamais neutre. Il repose sur des ressorts psychologiques puissants, parfois méconnus des salariés eux-mêmes. L’un des plus célèbres est le pied‑dans‑la‑porte, une technique d’influence démontrée dans les années 1960 par les psychologues américains Jonathan Freedman et Scott Fraser. Leur expérience montrait qu’une personne ayant accepté une demande anodine était beaucoup plus susceptible d’accepter ensuite une requête bien plus engageante.

 

Cette logique irrigue aujourd’hui nombre de pratiques managériales : solliciter un avis avant de demander une participation, proposer une micro‑mission avant de confier un projet stratégique, encourager une prise de parole pour faciliter un futur engagement. Le management devient alors un art de l’amorçage, où chaque interaction prépare la suivante.

 

Un récit initiatique au cœur du pouvoir en entreprise

 

Pour illustrer ces mécanismes, Roquelaure et Adla adoptent une approche narrative. Le lecteur suit Alex, jeune professionnel enthousiaste, déterminé à devenir manager. À travers son parcours, l’entreprise apparaît comme un théâtre social, où chacun joue un rôle sans toujours percevoir les fils qui orientent ses décisions.

 

Alex croise des manageurs aux pratiques opposées :

 

  • des figures toxiques, qui manipulent, isolent, déstabilisent ;

 

  • des leaders inspirants, capables d’utiliser l’influence pour soutenir, motiver, responsabiliser.

 

Chaque scène est suivie d’un décryptage analytique, permettant de comprendre les mécanismes psychologiques à l’œuvre : engagement, dépendance émotionnelle, biais cognitifs, dynamique de pouvoir. Cette double lecture — récit et analyse — fait du livre un outil pédagogique autant qu’un témoignage.

 

 Les dérives d’un pouvoir invisible

 

Si l’influence peut être mobilisée pour accompagner les équipes, elle peut aussi devenir une arme. Les autrices décrivent des pratiques managériales destructrices, parfois banalisées dans les organisations :

 

  • Renforcement intermittent : alterner compliments et critiques pour créer une dépendance émotionnelle.

 

  • Gaslighting : faire douter un salarié de sa perception ou de ses souvenirs.

 

  • Flatterie stratégique : utilisée non pour valoriser, mais pour contrôler.

 

Ces méthodes, lorsqu’elles s’installent, peuvent provoquer des troubles du sommeil, une perte de confiance, voire un burn‑out. Le salarié se retrouve pris dans une relation asymétrique où l’influence devient emprise.

 

Un risque organisationnel majeur

 

Les conséquences ne touchent pas seulement les individus. Un management fondé sur la manipulation fragilise l’entreprise elle‑même :

 

  • baisse de la motivation,

 

  • perte de crédibilité du manageur,

 

  • dégradation du climat social,

 

  • chute de la productivité,

 

  • exposition juridique accrue.

 

Les autrices rappellent que l’obligation de sécurité de l’employeur inclut la prévention des risques psychosociaux et des pratiques managériales toxiques.

 

Pour un management éthique et conscient

 

Le message du livre est sans ambiguïté :

 

 

Le management est une forme de manipulation. La question n’est pas de savoir si
l’on manipule, mais comment et dans quel but.

 

 

Roquelaure et Adla appellent à un management éthique, fondé sur la transparence, la responsabilité et la conscience des mécanismes psychologiques utilisés. Le manageur n’est pas condamné à manipuler : il peut choisir d’orienter sans contraindre, d’influencer sans dominer, de guider sans instrumentaliser.

 

 

 

 

« Les Marionnettistes. D’après l’histoire vraie d’un manager »,
de Virginie Roquelaure et Ludivine Adla. Ed. EMS